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Habitants atypiques

Ils habitent à la campagne hors des sentiers battus. Leurs convictions personnelles les ont poussés à vivre différemment loin des grandes villes. Ils se sont donc improvisés bâtisseurs en toute liberté, seuls, en famille ou en groupe. Ils veulent un habitat simple et sain, la vie au grand air, dans les arbres, sur les flots ou sous la terre. Leurs constructions dites « sauvages » sont pleines de charme et d’inventivité, elles proposent d’autres façons de penser et de vivre.
La conception de leur habitat autonome fait partie d’un processus global puisqu’elle répond aux besoins du quotidien : s’alimenter, se chauffer, se vêtir, se déplacer en respectant l’environnement dans la mesure du possible.
Forts de leurs convictions, pleins d’énergie et d’idées nouvelles, leur engagement passe par l’action. Respecter leurs convictions implique la transgression de la norme ; leur manière d’être citoyen et responsable, c’est de suivre les voies alternatives de l’autoconstruction et souvent de remettre en cause le fonctionnement de notre société.

Original et rebelle, leur habitat leur ressemble. Ils sont avides de partager leurs expériences, et grâce à ces initiatives à l’origine isolées, des réseaux se créent, des projets innovants autour de l’habitat voient le jour en région rurale. Leurs choix nous poussent à nous interroger sur nos modes de vie actuels, et nous rappellent qu’il est possible de vivre autrement à la campagne. Par bouche à oreille, nous sommes parties à leur rencontre à travers la France pour découvrir et partager leur quotidien d’habitants-citoyens atypiques. En mélangeant instantanés et mises en scènes où les protagonistes jouent un personnage, les photographies se sont affranchies du contenu purement documentaire. De la même manière, le texte transfigure la réalité pour décrire une rencontre avec un « peuple habitant » fictif aux mœurs fantastiques. Ces portraits poétiques qui mêlent réel et imaginaire, invitent le spectateur à poser un nouveau regard sur l’habitat.

Textes et légendes: Irène Brunet

extrait de la maquette du livre

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LES GALTHAZORS

La maison du Galthazor est ventriloque. Ainsi, au bout de la rue, j’entends déjà une gaie cacophonie. Dans le vestibule, je suis abordée par une poignée de tiroirs pas très commode. Chacun me conte sa vie antérieure. L’un a autrefois fréquenté un moteur à piston ; un autre a connu un arbre moussu, un autre encore, la taule. Les histoires à tiroir se déroulent en rubans pour tomber à mes pieds. Je me retourne et me retrouve face à un canapé un brin schizophrène partagé entre ses amours ferrugineuses et son béguin pour la terre cuite. Je retourne au grand air, la tête trop en tournis de côté. Toute la famille Galthazor est là, poupe au vent, dans un dôme à l’horizon clair. Deux arrosoirs content fleurette à la pelouse. « Got mit uns ! » s’écrie l’un d’eux en se fendant la pomme.

 

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LES LOMS

Il y a longtemps, les Loms et leur maison (qui les suit parfois) se sont posés dans un champ. Hélas, il ne pouvaient savoir qu’il s’agissait là d’un champ magnétique, ayant l’air d’un champ si banal. Depuis ce jour, les Loms souffrent d’aimantivité. Ils ont beau vouloir se détacher l’un de l’autre en se jetant par tous les bouts en singeant la gravité, leurs efforts sont vains ; ils restent inséparables.

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L'UGOLITO

J’ai découvert cet Ugolito par accident en trébuchant sur sa cheminée. Elle sortait de terre parmi les racines et les champignons. La cheminée d’un Ugolito est le seul signe qui trahisse sa présence sous terre. L’Ugolito vit donc dans une grotte qu’il creuse avec une pelleteuse. Plus la machine est grosse et puissante, plus l’Ugolito affiche un rang social élevé. Dans la grotte de l’Ugolito, c’est propre. Lui-même l’est aussi. Il prend quatre douche par jour, les fesses toujours tournées en direction de l’Ouest. L’Ugolito sait apprivoiser les chèvres, les chats et les hommes grâce à son sourire. Si un Ugolito perd son sourire, il est voué à une solitude éternelle. La base de son alimentation est le sucre. Il mange des bonbons à croquer multicolores à longueur de journée. Il a ainsi développé une mâchoire spectaculaire qui permet de le reconnaître de loin. En partant, il m’offre du fromage et du pain. C’est une blague de bienvenue chez les Ugolito.

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SMOKING

Ma voisine, juchée sur un vélo à roulettes russes, m’entretenait de la pluie sans beau temps lorsqu’un hurluberlu laqué de près nous bouscula violemment. « C'est toujours comme ça, s’est t-elle exclamée avec un fort accent contrepète, à chaque fois, il nous vole quatre épingles pour se tirer avec...» Nous avons suivi du regard le fuyard qui déguerpissait avec distinction dans la steppe, jusqu’à ce qu’il s’évapore dans son smoking bleu circassien. « Bah ! il reviendra bien quand son costume sera devenu gris. Et puis il a oublié une épingle. »

 

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A KER OUVERT

Une enfant à bottes jaunes sautille devant moi, je la suis jusqu’à une clairière. Emergent ça et là des Kerterres, dômes blancs si petits qu’à usage essentiellement externe. Dans l’un d’eux est assise une femme sur un drap coloré. Elle digère son repas avec malice et m’en fait le récit. Son menu se compose des quatre éléments ainsi présentés : terre glaise marbrée sur son lit de fougères, eau de pluie glacée à l’orange, feu croustillant relevé aux épices et enfin, une tasse d’air farci à l’iode de curcuma. Cela m’ouvre l’appétit et je m’invite à sa table de fougères.

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LE TROGLOBAL MIGNON

Il accueille son prochain sans avoir peur du suivant, qu’il montre patte blanche, verte ou bigarrée. Ici chacun peut faire son trou. Un minuscule, un gargantuesque, un filandreux, un arachnéen, un coloré, un aérien. « Y a d’la place, qu’il dit, y a d’la place. » Si le Bogobal mignon vous tend une pioche, c’est qu’il vous convie à danser la cavernicole. Elle s’éxécute comme le quadrille, tête de pioche en plus. Les maisons se creusent de cette manière en hiver. En été le Bogobal mignon préfère grésiller à l'air, chanter ou jouer à cache-cache dans les sous-grottes.

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LES BARBASSIOUX

Le territoire du Barbassioux s’étale de part et d’autre d’un chemin de crête sur les flancs d’une colline. J’y parviens après plusieurs heures de marche. Je m’affale sur cette steppe inclinée, harassée par mon long voyage. Une Barbassioux surgit de sa hutte à grands bonds et s’empresse de me remettre d’aplomb : elle cueille des herbes à ses pieds, mâche les feuilles en flegmatique, puis les applique en tas sur mon nez. Ce cataplasme verdâtre me surprend par ses effets instantanés. Je me sens ragaillardie. J’entre dans une hutte, c’est l’heure du repas. Me voyant intriguée par le contenu de la marmite, mon voisin me tend une louche, j’y trempe mes lèvres. « Soupe d’herbe à sieste, chuchote-t-il dans un souffle, à ruminer lentement ». Il s’endort déjà, assis en tailleur sur un grand tapis. Sa mâchoire s’agite encore. Je sombre à mon tour.

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LE RABAMANE

"Venez-vous joindre à nous, nous parlons révolution chlorophylle avec mon ami". Le Rabamane sur son toit m'invite à prendre place dans une discussion animée avec un pin adolescent. Chaque famille vit avec un arbre qui pousse au milieu de la maison. L'arbre est l'antenne du Rabamane. Ses racines qui s'étalent sous terre et s'emmèlent avec des milliers d'autres lui assurent sa connexion au monde. Sa maison étant sur pilotis, le Rabamane vit au dessus du sol de raison. Jamais de mémoire d'homme un Rabamane n'a renoncé à son arbre. On ne connaît pas les conséquences que pourraient engendrer un tel acte.

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LES LOUPS ROTTIERS

Comme l’escargot, le Loup Rottier se déplace partout avec sa maison. Dans celle-ci, on trouve tous les menus objets qui font sa vie quotidienne : bassine en plastique, bébé, machine à laver le linge en famille. Ne pas confondre un Loup Rottier avec son cousin le Loup Routtier, qui parcourt de très grandes distances et s’arrête plus rarement. J’ai eu la chance de rencontrer cette famille au bord d’une rivière ; chance inouïe car les Loups sont aujourd’hui en voie de disparition. Rares sont ceux qui vivent encore à l’état sauvage.

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LES ASPARITES

L’Asparite vit à proximité des forêts. Il se lève à l’aube pour plonger dans les feuilles mortes. Lorsqu’il est imprégné d’humus, il se dresse et devient un arbre jusqu’en milieu d’après-midi. Puis il se peigne et rejoint la tribu autour d’un cercle. Chaque Asparite s’enrobe alors d’étoffes et d’un parfum complexe. Ensuite, il se mélange à son voisin jusqu’à ce que la tribu toute entière ne soit plus qu’un entrelacs subtil d’odeurs et de peaux mêlées. S’élève vers le ciel un étrange râle qui exprime la joie. Le râle est agrémenté de notes de musique. Lorsque le jour tombe, leur voix se perd dans un immense bâillement. C’est à ce moment que les Asparites s’endorment.

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ARROSEUSE ARROSéE

Voilà qu’au détour d’un chemin, je découvre ce petit pont suspendu derrière un camping touristique. Il me mène à ma grande surprise vers un haut-lieu rabamane. Je ne soupçonnais pas une présence rabamane ici. Mais on ne peut s’y tromper, la maison de bois en lévitation, traversée par un bouquet d’arbres et la jeune femme qui l’habite ne peuvent qu’être rabamanes. Elle passe le plus clair de son temps à arroser son jardin suspendu, et le plus sombre perchée dans sa maison de bois. Je l’observe avec plaisir. Tout en elle est racine, mais ses racines poussent vers le ciel. Flo dans son jardin dans les Cévennes.

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LES ECHALAS

A mon arrivée, je pensais que le lieu était déserté. Les Echalas fuient les visiteurs en mal d’exotisme. Des qu’ils voient l’ombre d’un appareil photo, ils disparaissent dans la nature. Ils sont si agiles qu’ils donnent l’impression de s’être volatilisés. Il y a ensuite un très long moment de silence. C’est intimidant. Puis doucement, les Echalas descendent des hauteurs. Tout en souplesse, ils atterrissent à vos côtés comme des chats sauvages, et leur méfiance s’amenuise. Ils deviennent amis et vous adoptent ; mais peuvent soudain disparaître sans prévenir. Les Echalas domptent les lignes. Ils les tressent, les croisent, les lancent vers le ciel; toujours est-il qu’on ne sait jamais où ces lignes prennent fin. Ils les empoignent et c’est là leur moyen de s’évader facilement.

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LE BOUN

La maison du Boun est équipée d’un jardin intérieur et de toilettes sèches mobiles, pour la simple et bonne raison qu’elle migre sans prévenir. Il est arrivé que le Boun voulant sortir de chez lui tombe d’une hauteur de soixante mètres et se casse une côte qui flottait déjà. Sa maison, par facétie, s’était perchée sur le toit d’un immeuble à Stara Zagora, en Bulgarie. Il a fallu attendre plusieurs mois avant qu’elle daigne retrouver son emplacement d’origine. Depuis quelques temps, la maison du Boun est de plus en plus volage. Le Boun a effectué dernièrement un relevé des destinations prisées et reprisées par sa maison sur l’année écoulée : une base militaire sous-marine dans l’océan Pacifique, un pic de la Cordillère des Andes, un iceberg. Ne voulant plus subir les désagréments de ces voyages impromptus, le Boun préfère avoir toutes les commodités à l’intérieur de sa maison.

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LE BIPINEDE

Il vit seul mais très entouré. Il se déplace en sédentaire. Le Bipinède évolue à l’aise sur ce fil tenu de l’équilibre des contraires. Le jour où je parviens à sa demeure, je me retrouve noyée dans un banc de convives errants. Les convives centripètes voguent dans le jardin, s'agitent au gré des variations thermiques. De sa cachette, le Bipinède observe le mouvement. Bientôt, la faune et la flore ne forment qu’un, et je comprends à sa béatitude que c’est à ce moment là que le Bipinède accède au point d’équilibre ultime. Sa félicité est tellement grande qu’elle se met à déborder, à faire de grandes flaques autour de lui. Il m’invite à m’y baigner.

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LES NAJAS-NAJAS

Entre eaux douces et aigues marines, la maison du Najas-Najas s’étale en nébuleuse sur les flots flapis lazuli. L’amphibie ambiante de la maison permet au couple Najas-Najas d’avoir à la fois la tête en l’air et les pieds sur terre tout en marchant sur l’horizon. L’escalade des éléments s’opère en toute félinité. Les Najas-Najas sont inséparables. Si l’un d’eux s’affaire au loin vers d’autres méridiens, l’autre en perd le souffle et la voile.

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LES MINGELAIS

Le Mingelais, en sa qualité d’éternel errant fureteur, revient parfois avec quelques trouvailles échevelées. Ainsi l’autre jour, un cinéma de quartier sur le déclin. Le Mingelais, entiché de cette dernière pièce rare, emporta son cinéma sous le bras. Après en avoir ôté soigneusement les 396 sièges rouge carmin à la pince à épiloguer, le cinéma devint l’écrin de toute sa collection d’escogriffe assidu, et par extension, sa maison.

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